Györ ou le vide sidérant

Publié le par Vladimir Bukolic

Le retour tant attendu de votre auteur préféré sur Complètement à l´est  est officiel! La Hongrie, thème cher à mon coeur, revient en haut de l´affiche grâce à une cité méconnue même de ses habitants : Györ. Cet article en deux parties résulte d´une exploration et élucubration commune du docteur Brancroft et moi-même.Bienvenue à Györ !

"La Hongrie, on connaît ! ", diront quelques lecteurs de longue date, un peu blasés peut-être rebutés par la longueur du présent article. Pourtant Györ, lieu de mission du docteur Eric Bancroft et moi-même, va nous plonger encore plus profondément dans ce pays de l´est à la langue si bizarre.
Située à l´extrême ouest de la hongrie (je vous rassure c´est toujours à l´est), Györ compte 130 000 habitants. C´est à dire quasiment la population de Tours. Mais où les cachent-ils ? 130.000 habitants, c´est tout de même 260.000 yeux, bras, oreilles, pieds, jambes ; 130.000 têtes, testicules, foies, estomacs ; 65.000 penis, vagin. C´est difficile à entasser dans un coffre et à ranger dans l´armoire sous une pile de vêtement. D´autant qu´on les trouve rarement à l´unité et que l´assemblage de ces différentes pièces est quelque peu embarrassant ! Ils font du bruit, ont des besoins naturels, s'entretuent, bref on ne peut pas les rater ! Notre recensement officiel objectif destiné à élargir la base de donnée du Nonobstan (promis un jour je vous parlerai de mon pays d´origine) affiche pourtant des résultats bien différents.

L´étude a été réalisée un samedi. Vous le savez tous, le samedi est un jour spécial, hautement révélateur d´une population. C´est le jour bénit des sorties tous azimuts et des comas éthyliques sur le trottoir. C´est le jour où le capitalisme fait ses bénéfices les plus ronds, plus ronds encore que le ventre d´un patron du CAC 40 après un dîner officiel ou qu´un obus vendu par Serge Dassault à un pays africain en guise d´aide au développement.
En ce samedi, certes févrierois, mais somme toute très supportable, où les rues ont mis leur costume de dentelle hivernal suite aux chutes de neige récentes, votre VBK a sondé les rues de Györ. Le bilan est édifiant : pas une âme ne remue le bout de son subconscient. Il nous faut entrer dans les restaurants et croiser le regard étonné du personnel, pour se confronter enfin à l´humanité. Visiblement les employés de ces "etterem", comme on dit chez eux, n´ont pas vu un client depuis belle lurette et sont habitués à partager entre eux le fruit de leur cuisine. Bon gré, mal gré, un peu fâchés tout de même par l´arrivée subite et non annoncée d´un si grand groupe (2 personnes), ils partagent avec nous leur portion de repas. Mais pourquoi les Gyorois ne viennent-ils pas poser leur derrière sur les bancs d´un resto et leurs papilles sur une assiette de goulasch ? Il est bon, relativement copieux et bon marché. Cette dernière valeur est toutefois relativement relative. Mon acolite et collègue et docte docteur et ami laminé et aussi et surtout sujet d´admiration perpétuelle me met au parfum : le salaire moyen d´un professeur dans ce pays de cacagne est de 300 euros. Tout de suite, je ravale mon "bon marché" (qui me fera finalement office de dessert) et effectue un calcul rapide : le résultat est clair : il vaut mieux regarder un talk-show à la télé en mangeant un paquet de chips (en guise de dîner) si on veut boucler la fin de mois sans avoir à subir le regard sévère de son banquier. Le prof hongrois est un RMIste, dans un monde certes moins cher au quotidien que le notre mais aussi moins porté sur l´aide sociale, et qui doit boucler 24 heures hebdomadaires de travail en classe, sans compter la préparation et la correction.
Allez on calcule ensemble. J´ai trois-cents euros. Je veux m´acheter :
_ un home cinéma. Il faut que je mette un an de salaire de côté, en habitant dans la rue et en mangeant le plus rarement possible (l´idéal serait pas du tout).
_ une voiture. Après plusieurs années d´économies, je peux m´acheter un engin bas de gamme. Un véritable changement dans mon existence : je peux l´admirer, la garer sur la place de parking de mon voisin qui m´énerve, la laver, la brosser et même la faire rouler (seulement dans les descentes), le tout bien sûr sans assurance. En plus,  je peux m´enorgueillir d´être un conducteur  écolo : pas d´essence, pas de gaz polluant rejetés dans l´atmosphère.
Györ : le château de nuit

J'ai lu l'article de l'enquêteur, associé, collègue- et chercheur Vladimir Bukolic et j'ai beaucoup apprécié la valeur documentaire de son article, ainsi que sa portée scientifique, qui permet justement de mettre en lumière sa valeur documentaire, et inversement. Je complèterai comme je le peux ces informations déjà bien fournies sur le caractère de la ville de Dieur (phonétiquement dit) ainsi que sur celui de ses inhabitants. Supposant qu'un touriste lambda n'a qu'un laps de temps limité dans son existence pour visiter le monde vaste et beau, on considère généralement qu'il faut entre 1h 46 et 2h 14 pour avoir saisi l'essence de Dieur (l'approximation temporelle est due à des variables diverses; besoin de faire pipi ; envie de communiquer avec les autochtones dans leur langage, fuite forcée en cas d'attaque de mésanges) Cette ville est un des piliers urbains de la Hongrie et, sans vouloir étouffer le lecteur avec des informations qu'il oubliera dans 5 minutes, disons rapidement qu'il faut 100 Dieur pour faire 1 Tokyo. Nous n'entrerons pas dans des descriptions interminables sur les trésors de l'architecture , ni sur les découvertes culinaires qui ont déjà été traitées auparavant et nous nous aborderons sans détours la grande question qui nous turlupine tous et que nous allons présentement vous révéler. Car ce qui paraît à vos jeunes yeux inexpérimentés un charmant voyage de plaisance au pays des Hongrois était en réalité tout autre, je veux dire avec voix pleine de trémolos que nous devions accomplir une mission de la plus haute importance; celle de vérifier cette constatation qui fait frémir l'humanité depuis des siècles: Les hommes ont abandonné Dieur. Dans le train paisible qui nous menait vers cette ville belle et fantomatique, je sentais mon ami Frédérikucikuça plongé dans les réflexions les plus graves. Son rationalisme cruel à force d'inflexibilité m'avait maintes fois effrayé et, afin de le divertir de ses soucis existentiels je me mis à bourdonner avec ma gaieté habituelle d'abeille butineuse des litanies à la gloire de l'amour et du bonheur. Mais Freddizen dont la réputation de rigueur et de sérieux n'est plus à faire ne tenait pas à se laisser déconcentrer et m'intima le silence en me lançant un sourcil si froncé que mes gazouillements indécents me restèrent coincés dans la gorge. Nos errances à travers la journée, le soir et la nuit ne purent que confirmer ce présentiment si sombre qui marinait au fond de nos esprits: tout est désert. Comme je ne tiens pas à faire étalage ni des lamentations ni des cris que la détresse et le désarroi nous firent alors pousser, je n'épiloguerai pas et me cantonnerai à exprimer mon émotion par le silence. ... ? ZZZZZZZZ .. .Voilà. Cependant, comme j'en suis réduit par nécessité à devoir travailler pour vivre (oui je sais, c'est terrible, et je sens l'horreur et la consternation défigurer vos visages, mais, tenez- vous le pour dit, je ne suis pas le seul dans cette condition et je connais d'autres cas où c'est arrivé), et, pour cela, à demeurer l'essentiel de mon temps ici, je puis compléter ce témoignage bouleversant par des nouvelles plus proches de nous d'un point de vue chronologique. Après m'être rendu à un lieu,où, selon des sources très sûres, il y avait des manifestations de vie à intervalles réguliers, je fis une découverte qui changea du tout au tout ma conception de la ville. Une fois assis dans ce lieu (naturellement vide lorsque j'y suis entré) qu'on m'avait indiqué et qui portait le nom de "le taureau" pour le coup traduit en espagnol, sans doute en raison des représentations d'énergie et d'érotisme troublant que suscite cette langue dans l'inconscient collectif des Hongrois, tandis que je commençais à désespérer de rencontrer une forme ne serait-elle que vaguement humaine, surgissent soudain des clients par troupeaux ( d'où le nom de l'endroit, certainement). En l'espace de quelques minutes, il n'y a plus le moindre petit centimètre carré libre de présence humaine; dans ces conditions, une action a priori fort simple comme regagner la porte de sortie tient de l'odyssée épique. J'y suis retourné le lendemain par curiosité mais ils n'étaient plus là.

Publié dans En Hongrie

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M

Une chanson un peu sur le sujet :)

http://www.youtube.com/watch?v=SSKadJULqUQ


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